« on est censé dire au malade qu’on va lui donner au hasard soit le médicament dont on sait qu’il marche, soit le médicament dont on ne sait pas s’il marche. Dans ces conditions, il est de mon point de vue totalement impossible qu’un malade accepte. S’il accepte, ceci signifie juste qu’il n’est pas bien informé. (…) Une autre forme moins médicale s’appelle la « méthode de Tom ». Le médecin interrogé pour savoir ce qu’il faisait dans une situation où il n’y avait pas de traitement ayant vraiment fait la preuve de son efficacité disait : « J’applique la méthode de Tom », et il expliquait que Tom était son fils et qu’il traitait chacun comme si c’était son propre fils ! » Didier Raoult, tribune dans Le Monde (texte intégral disponible ici)

Depuis le 25 février dernier, le professeur marseillais Didier Raoult affirme que des expériences réalisées en Chine ainsi que dans son laboratoire indiquent qu’un traitement à base d’hydroxychloroquine (Plaquenil) combiné à de l’azithromycine permettrait de guérir du Covid-19. Les expériences ont été réalisées sur des malades dépistés au tout début de l’apparition des symptômes, et ne présentant pas de contre-indication à la chloroquine. Raoult recommande donc que les médecins traitants puissent prescrire ce traitement (précisons bien qu’il ne s’agit pas d’auto-médication) en attendant des résultats plus fiables. En effet, le protocole expérimental ne peut donner aucune certitude, du fait qu’aucun échantillon neutre n’a été constitué avec lequel ce résultat pourrait être comparé. Pour prendre l’exemple de sa dernière étude avec 78 malades guéris sur 80, qu’est-ce qui nous prouve que ces patients auraient eu une évolution différente sans recevoir ce traitement ? Un protocole fiable aurait nécessité de n’administrer le traitement qu’à la moitié des malades, puis de comparer le taux de mortalité entre les 40 patients traités et les 40 non-traités.

Les publications critiques envers le Professeur Raoult s’arrêtent généralement là : le protocole classique n’a pas été respecté, ce qui prouverait l’imposture intellectuelle de l’expérience, et la crédulité de ses partisans. Pourtant, elles omettent généralement de préciser que Raoult assume totalement sa méthodologie, et ce au nom d’une position éthique : il considère qu’il aurait été éthiquement inacceptable de choisir (même aléatoirement) certains malades auxquels ne serait pas administré le traitement, afin de d’obtenir un échantillon test. De ce fait, il assume de ne pas pouvoir donner de résultat certain, mais il considère que l’urgence commande de se contenter d’un traitement dont la fiabilité semble seulement probable mais non-certaine. Pour se justifier, Raoult donne l’exemple du virus Ebola, pour lequel les scientifiques ont effectué des tests avec placebo sur des patients africains, alors que des patients américains avaient déjà reçu le traitement en question. Ces interrogations éthiques ne sont pas nouvelles et se sont posées dès l’apparition des méthodes de preuve par randomisation, qui ont fait l’objet d’interrogations éthiques. On peut être en désaccord avec cette logique, mais force est de constater que nous ne sommes plus ici dans le domaine purement scientifique mais devant un dilemme éthique qui nous concerne toutes et tous : si nous-mêmes ou un de nos proches en danger de mort avions la possibilité de recevoir le traitement hydroxychloroquine-azithromycine, le refuserions-nous ? Et, si nous étions certains de vouloir suivre ce traitement, accepterions-nous qu’il puisse être remplacé par un placebo pour les besoins du test ? Ce que nous savons déjà, c’est que nombre de responsables politiques et médicaux ont fait ce choix lorsqu’ils ont été testés positifs au coronavirus (par exemple le Professeur Pierre Hausfater).

Même si le choix personnel de refuser ce traitement afin de se prémunir d’éventuels effets secondaires est parfaitement respectable, il faut également respecter le fait que la plupart des gens le choisiraient. Et c’est la raison pour laquelle ces gens soutiennent Raoult malgré son caractère iconoclaste. La quasi-totalité des articles à charge contre Raoult occultent totalement ce choix éthique, et expliquent cet engouement en ressassant l’image d’Epinal d’une masse incompétente, facilement manipulable, qui serait séduite par le « gourou » Raoult, son discours supposé « anti-système » et « messianique » voire en raison de ses cheveux longs (dixit Usul). Dans sa vidéo à charge, l’épidémiologiste Usul pense avoir trouvé le contre-argument ultime : Raoult est soutenu par Dieudonné, et par le forum 12-25 de jeuxvideo.com, c’est bien la preuve qu’il est louche. Concernant le 12-25, la simple lecture de l’article cité par Usul montre que ce forum, loin d’être unanime, accueille au contraire un vif débat sur Raoult. Ce débat est sain, et plusieurs de ses « partisans » sont capables de faire la part des choses et de mettre en doute d’autres prises de positions de Raoult, comme le fait d’avoir minimisé le virus en le comparant à une grippe, ou d’avoir critiqué la stratégie du confinement. En fait, les défenseurs du traitement hydroxychloroquine-azithromycine ne sont pas des fans abrutis inconditionnels d’un « gourou », mais des personnes qui ont fait un choix éthique dans le dilemme exposé précédemment. Les nombreuses prises de positions suintant le mépris de classe envers un « grand public » qui n’aurait pas son mot à dire, font donc totalement fausse route – ne serait-ce que parce qu’elles occultent délibérément la nature éthique et politique du dilemme qui nous est posé. Le reportage de Balance Ton Post faisant partie de cette catégorie puisqu’il n’évoque jamais les écrits de Raoult sur la méthodologie. Alors Usul, Hanouna même combat ?

En conclusion, l’existence même de ce débat est une excellente chose, et porte bien au-delà de la question de l’efficacité réelle du traitement hydroxychloroquine-azithromycine qui ne peut être tranchée dans l’immédiat. On découvrira peut-être que cette efficacité ne provenait que de la force de conviction de ses partisans. Mais même dans ce cas, cela ne changera rien au fait qu’en l’état actuel de nos connaissances, l’attitude la plus responsable consiste à généraliser toutes les remèdes potentiels, sans chercher de solution miracle, qu’il s’agisse d’ailleurs de traitement médical ou de mesures plus systémiques. Je pense notamment aux nécessaires dépenses budgétaires, pour ouvrir des lits, embaucher et rémunérer correctement les personnels hospitaliers, à l’imposition d’un confinement total avec la cessation de toutes les activités non-essentielles à la vie collective, ainsi qu’à l’éviction de toute la classe politique responsable de la gabegie actuelle, en particulier ceux qui ont insisté pour maintenir les municipales en pleine crise sanitaire.

Ramzi Kebaïli