Cet article a essuyé un refus de publication du journal Marianne, qui avait pourtant publié quatre articles favorable à M. Peña-Ruiz. Ce qui illustre parfaitement la thèse qui y est défendue.

Les propos de M. Peña-Ruiz « Le racisme antimusulman est un délit. La critique de l’islam, la critique du catholicisme, la critique de l’humanisme athée n’en est pas un. On a le droit d’être athéophobe, comme on a le droit d’être islamophobe » ont déjà fait couler beaucoup d’encre, mais le débat n’a guère avancé. En effet, dès le départ, l’alternative a été mal posée par le philosophe : entre la critique de la religion, qui ne peut en aucune façon être qualifiée de « phobie », et des actes ouvertement délictueux comme l’agression physique ou verbale de musulman·e·s, il existe un troisième sens au mot « islamophobie », qui est aujourd’hui le plus répandu. Il s’agit de toutes les nouvelles interdictions et normes juridiques inventées ces dernières années, notamment celles dirigées contre les tenues islamiques (foulards, burkinis…). Il est important de noter que si ces sujets sont considérés comme « controversés » à gauche, ils ne le sont pas du tout chez le Défenseur des Droits Jacques Toubon, pourtant homme de droite, qui a clairement dénoncé l’illégalité des atteintes à la liberté vestimentaire. Et même lorsque cette islamophobie parvient à s’exprimer sous une forme juridiquement légale, force est de constater qu’elle constitue une arme particulièrement dangereuse entre les mains des gouvernements occidentaux.

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Qu’ils ciblent des personnes ou bien un « Islam » à l’unité fantasmée, les discours dominants reposent sur l’idée qu’il y aurait une conspiration mondiale pour imposer cette religion, par la violence ou la ruse. Si certains promoteurs de ces idées assument le terme « islamophobie », d’autres opèrent une distinction entre ceux qu’ils appellent les « musulmans modérés » et les « islamistes » – terme suffisamment flou pour être employé à la tête du client. Chaque personne supposée musulmane est alors invitée à se dé-solidariser de « l’islamisme » en affichant son soutien aux « valeurs occidentales ». En ce dernier sens, il ne s’agit peut-être pas d’un racisme au sens biologique du terme, mais cela reste une position inacceptable, et héritée de la période coloniale. Ce courant politique s’est offert une nouvelle jeunesse avec l’arrivée au pouvoir des néo-conservateurs aux États-Unis, qui ont agité la menace d’un nouvel « ennemi intérieur » pour justifier ses guerres impérialistes et le recul des libertés publiques (Patriot Act). Et il séduit à gauche comme à droite : en France, l’état d’urgence a été instauré en 2015 à l’unanimité moins 6 votes contre. Bien sûr, il existe un terrorisme international se revendiquant de l’islam, mais faut-il rappeler qu’il est armé et financé, au moins indirectement, par les monarchies du Golfe ? On attend toujours que nos gouvernements cessent de vendre des armes à l’Arabie Saoudite et aux Émirats Arabes Unis. À la place, leur prétendue manière de lutter contre le terrorisme consiste à renforcer l’État autoritaire et restreindre nos libertés individuelles, en instaurant une société de surveillance généralisée. Le bilan de l’état d’urgence est accablant : moins de 0,5 % des perquisitions ont abouti à une procédure. Sur ce sujet, j’invite le lecteur à aller voir le film Soumaya, qui raconte l’histoire d’une employée licenciée abusivement dans le contexte post-attentatsCette dimension liberticide de l’islamophobie ne doit pas être occultée, car elle peut concerner tout le monde, et pas seulement les musulman·e·s. Notons par exemple que la loi de 2010 contre la burqa a également été utilisée contre les manifestations des Gilets Jaunes pour leur interdire l’emploi de masques pour se protéger du gaz lacrymogène.

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On voit donc que ce qui est en jeu derrière cette polémique va bien au-delà d’un débat sémantique. En tant que nouveau paradigme des classes dominantes, la phobie de l’islam constitue une forme de populophobie, qui prône des mesures liberticides contre les « classes dangereuses » dans leur ensemble. Et la peur de se faire traiter « d’idiot utile des islamistes » ou, nouveau terme haineux à la mode, d’« indigénisme », participe à ce climat de maccarthysme entretenu par des réseaux comme le Printemps Républicain. On retrouve cette rhétorique dans les interventions de Peña-Ruiz, lorsqu’il affirme que ses contradicteurs au sein de la France insoumise seraient des « compagnons de route de la présidente du Parti des indigènes de la République » ou qu’ils n’auraient « pas pleuré » pour les attentats de Charlie Hebdo. Cette manière de procéder nuit à tout débat serein. D’autant plus lorsqu’elle accrédite le fantasme d’une divergence qui serait apparue récemment à la FI, et serait ultra-minoritaire. Pourtant, une pluralité de points de vue s’y sont exprimés.

En réalité, ce débat existait déjà à l’époque du Parti de Gauche, précurseur de la FI. Au moment de la création du PG, la thèse imaginée par Caroline Fourest, selon qui le terme « islamophobie » aurait été inventé par les mollahs iraniens, a le vent en poupe chez des cadres comme Danielle Simonnet ou Alexis Corbière. Toutefois, cette position était loin d’y être hégémonique. Ainsi, en 2015, plusieurs motions appelaient à reconnaître l’islamophobie, notamment celle intitulée Pour le peuple qui appelait à : « prendre acte du fait que l’islamophobie, au sens de racisme antimusulman, a pris une place et une ampleur particulière aujourd’hui en France comme en Europe ». Parmi la centaine de cadres signataires de ce texte, on trouvait l’actuel coordinateur de la FI Adrien Quatennens, le député Ugo Bernalicis, mais également… Djordje Kuzmanovic, qui n’avait pas encore fait de la traque aux « indigénistes » son cheval de bataille. Tenir de tels propos aujourd’hui leur vaudrait probablement un procès en « islamo-gauchisme ». Si cette motion n’a jamais été rendue publique, en revanche deux de ses co-auteurs secrétaires nationaux ont par la suite publié un article détaillant leur position. Mais elle ne fut jamais soumise au débat. Peut-être que la ligne de Peña-Ruiz l’aurait emporté lors d’un vote, mais en l’imposant comme la seule possible lors des formations militantes, c’est le choix du verrouillage qui a été fait et qui a conduit à la cacophonie actuelle.

Dans ce contexte, instrumentaliser l’assassinat tragique de la rédaction de Charlie Hebdo est particulièrement malvenu. Il convient ici de se rappeler de la mise en garde de Nietzsche : « le sang est le plus mauvais témoin de la vérité ». Sous Philippe Val et sous Riss, Charlie avait adopté une ligne éditoriale néo-conservatrice, et c’est la raison pour laquelle il était tant aimé par nos dirigeants. J’ai le droit d’estimer que certains éditoriaux de Charlie, comme de nombreux autres médias, constituent des menaces pour les libertés individuelles sans pour autant être accusé de justifier d’une quelconque manière les attentats. Le sujet est douloureux mais nous devons nous autoriser à crever l’abcès, et cesser de faire croire qu’un des camps en présence serait anti-républicain. Oui, on peut se revendiquer intégralement de la République jacobine de 1793 et de la laïcité de 1905 sans pour autant avoir été « Charlie » ! La balle est à présent dans le camp des Insoumis, comme de toutes les organisations de gauche, qui doivent poser les conditions d’un débat serein sans se laisser hystériser par le climat néoconservateur ambiant. Et lire les rapport du Défenseur des Droits.

Ramzi Kebaïli, auteur de Quittons l’Europe ! Pour une souveraineté populaire et inclusive