Le site La Sociale, co-animé par Denis Collin et Jacques Cotta, a lancé un appel pour « la défense de la souveraineté de la nation » qui, par-delà certaines analyses justes, se révèle symptomatique de l’impasse dans laquelle se fourvoient une grande partie des souverainistes. Commençons par préciser que je suis un partisan de la « souveraineté de la nation », à la seule condition que soit défini clairement de quoi on parle. S’il s’agit de soutenir la future souveraineté de nouvelles institutions nationales issues des classes populaires, mille fois oui. S’il s’agit de « défendre » la souveraineté du cadre national actuellement existant avec tout ce qu’il charrie d’obscurités, mille fois non. Je n’oublie pas que, en un sens, l’armée française est engagée « souverainement » dans des guerres aux quatre coins du monde sans avoir demandé l’avis des populations concernées, ni le nôtre d’ailleurs. Mais cela ne m’empêche pas de défendre résolument la sortie de l’UE et de l’euro, carcans qui nous interdisent de mettre en oeuvre toute législation écologique et sociale digne de ce nom. Au passage, remarquons que l’appel de La Sociale n’est pas aussi « souverainiste » qu’il le prétend puisqu’il ne défend pas clairement la sortie du marché et de la monnaie uniques, mais uniquement la remise en cause des traités budgétaires, sans doute pour ménager quelques signataires supplémentaires. Mais du coup, pour ces signataires, que signifie une « Nation souveraine » qui ne contrôlerait ni sa monnaie, ni sa politique commerciale?

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La mollesse de l’appel sur l’UE n’est pas anodine et renvoie au potentiel sous-texte de l’appel, de par les interprétations antinomiques pouvant être faites de termes galvaudés comme « République », « souveraineté » ou « nation ». 
Or, parmi les principaux soutiens, on retrouve l’économiste Jacques Sapir qui défend des conceptions bien tranchées en la matière. Avant d’aller plus loin, une précision s’impose: la parole de Sapir est souvent délégitimée a priori en raison d’une proximité qu’il est supposé entretenir avec l’extrême-droite, mais je refuse toute démarche qui prétendrait réfuter un auteur sans étudier sa pensée, par des arguments ad hominem. Cette pensée mérite d’être analysée à partir de ce qu’elle revendique explicitement, et mon opposition porte sur sa définition même de la « souveraineté de la nation ». En effet, dans son ouvrage de référence Souveraineté, Démocratie, Laïcité, la première phrase – la toute première! – proclame « La nation rassemblée et l’état d’urgence décrété : nous vivons un moment souverainiste ». On parle bien ici de l’état d’urgence décrété par le « républicain » Valls, avec ses milliers de perquisitions arbitraires au bilan quasiment nul, comme le rappelle ce reportage de la journaliste Hassina Mechaï. Il est quand même problématique de signer un appel pour la « souveraineté de la nation » aux côtés d’une figure de référence qui traduit cet énoncé en open bar pour les politiques sécuritaires. Sapir se revendique de Jean Bodin, penseur d’une monarchie absolue qualifiée de « République [sic] souveraine » au sens de régime soustrait au contrôle populaire et aux obligations de respecter les libertés civiles. Pour éviter tout malentendu: je n’accuse pas ici par capillarité les initiateurs de l’appel d’avoir soutenu l’état d’urgence, puisqu’ils s’y sont opposés (sans nommer cependant contre qui cet état d’urgence était dirigé), ni d’être crypto-monarchistes! Je signale simplement à quel point cet appel peut être lu de manières diamétralement différentes, si quelques précisions élémentaires ne sont pas apportées.

Au sens où je la revendique, la souveraineté nationale appartient au peuple des citoyen·ne·s et ne peut donc pas se concevoir si les libertés individuelles sont bafouées, ni si l’imaginaire « national » est mobilisé pour exclure de la communauté politique une partie de la population. Il y a donc bien des définitions distinctes et même incompatibles de la « souveraineté nationale », et il reste à savoir laquelle prédomine ici. C’est là qu’il est nécessaire de lire un article complémentaire de Denis Collin qui précise son contenu. Par-delà quelques arguments justes, on y trouve: « Certes, il y a des passions nationales qui peuvent être dangereuses. Un certain nationalisme passe de l’amour de sa nation à sa surestimation et à la négation des autres nations. Il peut se transformer en impérialisme et doit donc être combattu. Mais ce mal ne nous menace guère nous autres Européens qui vivons de plus en plus dans la détestation de nous-mêmes ». La franchise de l’auteur n’a ici d’égal que son aveuglement. Est-il besoin de rappeler que nous vivons la poussée d’un ethno-nationalisme raciste sur tout le continent, et qu’aux formes traditionnelles de haine comme l’antisémitisme s’est greffée une islamophobie alimentée par nos dirigeants pour justifier leurs guerres impérialistes et leurs politiques liberticides? Il faut avoir quelques trains de retard pour ne pas voir combien la supposée « auto-flagellation européenne », à supposer qu’elle ait jamais existé, a cédé la place à un discours belliqueux célébrant une « civilisation européenne » qui serait menacée par les hordes barbares musulmanes, ou dans un autre registre par la Chine et les soi-disant fake news russes.

Et que peut bien signifier ce « nous autres Européens », pour le moins curieux sous une plume souverainiste? Personnellement, je ne me sens pas européen. Dans mon manuscrit Quitter l’Europe pour réinventer la Nation, qui est en cours de finalisation, je démontre qu’en réalité le terme « européen » ne renvoie pas à une appartenance géographique, mais constitue une manière euphémisée pour désigner à la fois une domination de classe et de (prétendue) race. L’Européen, c’est en première instance le bourgeois « blanc », qui se pense socialement supérieur aux classes populaires de son pays et veut s’émanciper d’un cadre national susceptible de limiter ses profits, et qui dans un second temps propose au prolétariat « blanc » une identité « européenne » de substitution afin de détourner sa colère. L’européisme constitue donc en réalité un communautarisme, celui de notre classe dirigeante solidaire des oligarchies des pays voisins et qui nourrit une extrême-droite euro-identitaire (voir à ce sujet les analyses de Chloé Ridel). D’ailleurs, en un certain sens la nation – une fois qu’elle aura été redéfinie clairement – pourra être un rempart contre l’identitarisme européen. Cette communauté politique qui reste à inventer pourra désigner comme ennemi non pas la voisine ou le voisin qui vient de l’autre côté de la Méditerranée, mais la classe dominante qui nous asservit et nous divise. Mais dans sa forme actuelle, l’identité « nationale » est le terreau d’où nait un racisme qui sert à justifier des guerres à l’étranger et un durcissement de l’appareil répressif qui finit par frapper tout le monde – comme viennent de le réaliser nombre de Gilets Jaunes. Peut-être d’ailleurs que certain(e)s souverainistes seront amenés à réviser leur jugement depuis que l’ensemble des « classes dangereuses » subit le matraquage policier et la propagande médiatique initialement réservés aux seuls groupes considérés comme « non-républicains » et/ou « non-européens », manière euphémisée de désigner les « non-blancs » vivant dans les banlieues populaires. Je pense notamment à un article halluciné de Jacques Cotta, co-animateur du site La Sociale, qui reprend tous les poncifs des médias dominants sur la Seine Saint-Denis.

Dans l’article de Denis Collin cité précédemment, on ne peut que constater un aveuglement aux logiques contemporaines du racisme, qui tue et qui exclut des gens au nom d’une certaine conception de l’identité nationale et/ou européenne. Denis Collin ne s’arrête pas en si bon chemin, et poursuit: « On peut aussi pointer la « xénophobie » qui à l’amour de la patrie substitue la haine des étrangers. Soyons clairs ! une certaine xénophobie est plus ou moins inévitable. Comme le disait Rousseau, « le patriote est dur à l’étranger », tout en nous invitant à nous méfier de ces philosophes qui aiment le Tartare par n’avoir pas à aimer leurs voisins. Il n’y a pas de nation s’il n’y a pas une forme de préférence nationale (je viens de dire une horreur !) car la nation comme toute organisation politique suppose la délimitation entre l’intérieur et l’extérieur, entre celui qui fait partie de la nation et celui qui n’en fait pas partie. On peut être l’hôte d’une nation, mais on n’est pas pour autant l’égal des citoyens de cette nation ». Passons sur les jeux de mots se croyant provocateurs, en confondant la « xénophobie » avec le fait qu’un État fixe des conditions précises pour accéder à la citoyenneté et au droit de vote. Rappelons tout de même que l’égalité devant la loi et les libertés civiles sont censées être garanties à chacun par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. En fait en un sens – mais qui est l’exact contraire de sa thèse initiale! – Denis Collin a raison: notre État actuel peut être considéré comme raciste (tout autant que classiste ou sexiste) lorsqu’il fixe des conditions implicites d’accès aux droits différents selon les individus, parfois même tragiquement des conditions implicites pour pouvoir circuler dans l’espace public sans se faire violenter par l’institution policière, et ce au mépris de ses propres lois. Parfois, nos élu·e·s inventent même des délits imaginaires ou changent après coup la législation pour mieux exclure une partie de la population. Mais au sens d’une nation inclusive qui reste à inventer, il n’y aura a priori rien de « phobique » dans le fait que la population fixe souverainement des lois communes sur un territoire donné. Pour tout dire, l’attitude consistant à refuser de voir les mécanismes de division émanant de nos institutions actuelles ou à les réduire à des « questions sociétales secondaires » nuit finalement beaucoup plus au souverainisme que mille tribunes européistes.

Enfin, on pourrait me rétorquer que même si mes remarques étaient fondées, la dynamique dans laquelle s’inscrit l’appel de La Sociale est celle d’un large rassemblement comme dans le mouvement hétéroclite des Gilets Jaunes. Or pour ma part, si je participe aux Gilets Jaunes aux côtés de gens avec qui je suis en désaccord radical, c’est sur des revendications très précises comme la justice fiscale et sociale, ou le référendum d’initiative citoyenne – qui constitue un outil prioritaire pour la conquête de la souveraineté populaire (notons au passage que La Sociale a publié un article critique du RIC, ce qui témoigne d’une divergence supplémentaire sur la signification du terme « souveraineté »). Dans un tout autre registre, j’ai récemment soutenu un appel controversé à la solidarité avec les migrant·e·s alors même que la majorité de ses signataires étaient hostiles à toute forme de protectionnisme. Simplement, là encore, je savais clairement ce sur quoi je m’engageais en signant ce texte. Ici, ce n’est pas le cas, je ne sais pas quelle « souveraineté » de quelle « nation » il s’agit de « défendre ». L’Italie nous dresse un avertissement éloquent: les camarades sincères qui se sont d’abord « rassemblés » avec le Mouvement 5 étoiles, puis de là se sont rassemblés avec la Ligue de Salvini, n’ont aujourd’hui plus que leurs yeux pour pleurer. La « souveraineté nationale » au sens qui me parait adéquat, c’est-à-dire de l’indépendance d’une communauté politique qui lutte dès le départ contre toute tentation de bafouer la souveraineté des autres pays (anti-impérialisme) et de chercher des ennemis imaginaires en son sein (anti-racisme), est à bien des égards antinomique du projet défendu par un certain « souverainisme » aveugle aux questions de domination et aux logiques identitaires implicites. J’espère avoir convaincu le lecteur de la nécessité de mener cet éclaircissement jusqu’au bout.

Ramzi Kebaïli